Monday, March 15, 2021

Putting markets at the service of general interest

From the 1980s until 2008, when I drove from my office in The Hague to my house on the dike in Amsterdam Noord, I always listened to French radio -- to get rid of a long day of reading and communicating mainly in English. I tended to arrive home fully rebalanced.
I still need to rebalance after or during a long day of work at my home when I have read a lot of texts in English. I do so by reading French texts and thoughts. I find French thinkers often refreshing and better in analysing society than many of the anglosaxons.
I highly recommend the subsequent interview with French economist David Cayla, published by Le Figaro/Vox.

Populisme et néolibéralisme, deux faces d’une même pièce?

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Pour l’économiste David Cayla, les politiques néo-libérales menées depuis plusieurs décennies ont fragilisé les classes moyennes, suscitant en retour la montée des populismes. Mais les effets de la crise sanitaire sont déjà en train de rebattre les cartes.


 
David Cayla. Crédit photo: Manon Decremps

David Cayla est économiste, maître de conférences à l’université d’Angers. Il est l’auteur, avec Coralie Delaume, de La Fin de l’Union européenne (Michalon, 2017), et a également écrit L’économie du réel (De Boeck supérieur, 2018). Il a récemment publié Populisme et néolibéralisme: Il est urgent de tout repenser(éditions De Boeck).


FIGAROVOX. - Beaucoup ont vu dans la crise de Covid et ses conséquences le début de la fin de l’ère «néolibérale» . Vous expliquez que c’est peut-être tout le contraire qui est en train de se produire ; Pourquoi?

David CAYLA. - J’entends par «néolibéralisme» la doctrine qui veut mettre l’État au service d’une économie fondée sur des marchés en concurrence. Cela ne signifie pas nécessairement le retrait de l’État de l’économie, mais plutôt la mise en œuvre d’une politique au service des marchés via des interventions structurelles: réformes du marché du travail, mise en concurrence des services publics, subventions aux entreprises et aux ménages pour aider à produire et à consommer. Les dépenses publiques basculent de la production de biens non marchands à un soutien de plus en plus appuyé à l’économie marchande.

Je pense que nous sommes effectivement en train de sortir de l’ère néolibérale, mais pas à cause de la crise du Covid-19. Une fois passée la sidération du premier confinement durant laquelle tout le monde s’enthousiasmait sur le «monde d’après» qui serait nécessairement plus sûr, plus solidaire et plus écologique, on voit qu’à présent, avec l’épuisement qu’a entrainé un an de crise sanitaire, la plupart des gens espèrent surtout un retour à la normal le plus rapidement possible.

Car en dépit de la hausse de la pauvreté et des difficultés économiques qui touchent de nombreux secteurs d’activité, je ne suis pas certain que la priorité du gouvernement sera de se risquer dans la mise en œuvre de politiques nouvelles. Les Français risquent de sortir de cette crise plus pauvres et plus désabusés qu’il ne l’étaient en y entrant, avec pour beaucoup un sentiment d’injustice du fait des mesures prises pour combattre la pandémie et qui ont souvent été jugées arbitraires.

Le sentiment de déclassement que les Français éprouvent envers leur pays s’est renforcé

Beaucoup estiment aussi que l’État français ne s’est pas montré à la hauteur des enjeux, que le gouvernement a menti sur les masques et a fait preuve d’un excès de confiance, voire d’arrogance, dans sa gestion sanitaire. Enfin, la campagne vaccinale s’est déroulée dans des conditions chaotiques, en suivant une stratégie qui a dû être revue en urgence au bout de quelques jours. Tout cela donne l’impression que nos dirigeants ne se sont pas comportés de manière responsable. Le sentiment de déclassement que les Français éprouvent envers leur pays s’est renforcé. Nous avons collectivement perdu confiance en nos dirigeants, en notre système de santé, en notre industrie.

Dans ces conditions, je ne vois pas comment on pourrait engager un profond programme de réformes et de rupture avec le système néolibéral. Le plus probable est, qu’au contraire, le gouvernement se replie sur son projet initial d’accompagnement des réformes néolibérales dans un contexte d’urgence et de défiance populaire vis-à-vis de son action.

Les plans de sauvetage et de relance de l’économie ne sont pour vous qu’une réponse conjoncturelle et non structurelle?

La gestion économique de la crise a consisté, en France comme dans d’autres pays, à indemniser les entreprises et les salariés contraints d’arrêter leur activité. Aux aides directes versées (chômage partiel, subventions…) se sont ajoutés les prêts garantis par l’État (PGE) et des aides sectorielles. Résultat de cette politique, une hausse d’au moins 20 points de PIB de la dette publique est attendue pour 2020, soit environ 300 milliards d’euros.

Cette soudaine prodigalité a pu paraître surprenante lorsqu’on sait à quel point les gouvernements de ces dernières années n’avaient cessé de mettre en garde contre toute hausse des dépenses publiques en agitant la dette comme épouvantail. Souvenons-nous qu’il y a à peine un an Bruno Le Maire expliquait qu’il fallait absolument vendre ADP afin de trouver les 10 milliards d’euros nécessaires pour financer un fonds de soutien à l’innovation. Au bout du compte il s’avère qu’il était parfaitement possible de trouver plusieurs centaines de milliards en quelques semaines!

Il est clair que le gouvernement démontre ainsi l’inanité du discours qu’il tenait à l’époque. Si le financement de l’innovation était vraiment son objectif, il n’avait pas besoin de vendre ADP. C’est d’ailleurs ce que nous disions avec Coralie Delaume dans vos colonnes. En effet, cela fait plusieurs années que les conditions de financement de la dette publique sont très favorables, puisque les taux à dix ans sont négatifs.

Il n’y avait donc à l’époque, comme aujourd’hui, aucune raison de ne pas financer des investissements rentables par l’emprunt. Or, soutenir les entreprises en difficulté et éviter leurs faillites en chaine est très rentable. Il serait au contraire dramatique que le capital productif, les collectifs de travail, les entreprises… disparaissent du fait d’une crise ponctuelle, car c’est toute l’économie française qui serait alors en danger.

Où sont les grands projets gouvernementaux pour recréer une production nationale de matériel médical ou de produits pharmaceutiques ?

Le gouvernement a été contraint par la crise de revoir ses positions. Cependant, je n’y vois pas un véritable changement de doctrine. Bruno Le Maire continue d’affirmer que la dette Covid devra être cantonnée et remboursée intégralement, ce qui est complètement fou. Il faudrait pour cela dégager un excédent budgétaire pendant des années. Même avec une croissance économique retrouvée (ce qui est loin d’être garanti) il faudrait des hausses d’impôts ou une baisse drastique des dépenses publiques. Or, toutes les dépenses publiques contribuent directement ou indirectement à soutenir les revenus des ménages (retraites, salaires des fonctionnaires, commandes aux entreprises…).

Rembourser la dette publique, c’est donc promettre de l’austérité et de la perte de pouvoir d’achat aux Français durant des années. Le plus probable est que cette dette ne soit jamais remboursée. On réempruntera les mêmes sommes lorsque les titres arriveront à échéance… ce qui ne posera aucun problème étant donné la faiblesse des taux d’emprunt.

Au-delà de la question budgétaire, je suis frappé par l’absence presque totale de mesures industrielles et productives. Le gouvernement s’inquiète à juste titre de la difficulté que connait la jeunesse à trouver des stages et des emplois. Mais lui-même ne prévoit aucun plan de recrutement pour ces jeunes alors que les besoins dans la santé, l’éducation, la sécurité… sont gigantesques! Le même problème se pose en matière industrielle.

Où sont les grands projets gouvernementaux pour recréer une production nationale de matériel médical ou de produits pharmaceutiques? Nous manquons aujourd’hui de nombreux médicaments, notamment contre le cancer, dont la production a été délocalisée. Ces sujets ne devraient-ils pas être prioritaires?

On continue de croire en la perfection des marchés et en leurs mécanismes allocatifs

En réalité, la gestion de la crise sanitaire est restée celle du monde d’avant. On préfère déverser des dizaines de milliards sous forme d’aides ou de subvention en soutien à l’activité marchande plutôt que d’organiser concrètement la production.

On continue de croire en la perfection des marchés et en leurs mécanismes allocatifs. Même l’organisation de la stratégie vaccinale a été confiée à des cabinets privés qui ont coûté très cher sans avoir fait preuve d’une réelle efficacité.

La crise va-t-elle accroître les dérèglements actuels: notamment la dépendance des pays occidentaux à l’égard de la Chine ou encore la toute-puissance des GAFA?

Comme l’État se désengage de toute activité productive et que l’Union européenne interdit de mener de véritables politiques industrielles au nom de la libre concurrence, on ne parvient pas à reconstruire les filières industrielles dévastées par la mondialisation. Lorsqu’il a fallu acheter des masques par centaines de millions on aurait pu susciter la création d’usines sur le territoire. Mais on a estimé qu’il était moins coûteux de s’approvisionner au Vietnam ou en Chine en raison du coût du travail et des normes plus strictes qui existent chez nous. De plus, si nous parvenons à produire les tissus localement, certains composants comme les élastiques sont importées faute de capacité productive nationale.

La crise a démontré la vulnérabilité d’un système économique fondé sur une organisation mondiale de la production et mu par l’objectif du moindre coût. Chaque pièce d’un produit, même simple, est importé d’un pays différent. Le problème est que lorsqu’un seul composant manque en raison d’une désorganisation de la chaine logistique c’est toute la production qui se retrouve à l’arrêt. Ainsi, lors du premier confinement, il était devenu difficile de trouver de la farine, non pas à cause du manque de farine (nous produisons l’essentiel de la farine que nous consommons), mais à cause d’un manque d’emballages qui sont pour la plupart importés.

On peut faire le même constat pour les plateformes numériques qui sont au cœur de la puissance des GAFAM. Pourquoi l’Union européenne n’est-elle jamais parvenue à susciter l’émergence d’une de ces plateformes? Essentiellement parce qu’elle n’a jamais voulu investir et développer une stratégie d’indépendance européenne en matière de logiciel ou d’outil numérique. En conséquence de quoi nous sommes devenus dépendant de services conçus et produits sur d’autres continents.

Certains se réjouissent de la décision de Twitter de suspendre le compte de Donald Trump. Mais que se passerait-il si Google ou Microsoft suspendaient l’usage de ses services à l’ensemble des citoyens européens? Comment ferions-nous cours en distanciel dans les universités si nous n’avions pas Zoom, Teams ou Google Meet? Pourquoi ne sommes-nous pas capable de développer la moindre alternative européenne à ces services? Le refus de prendre sérieusement en considération notre indépendance numérique, industrielle et même alimentaire et l’une des grandes failles de la construction européenne actuelle.

Les mesures de confinements vont-elles déboucher sur une crise financière et sur un chaos économique et social?

C’est toute la question. Les mesures de soutien à l’économie étaient indispensables, mais elles ont eu des effets imprévus. Depuis le mois de mars, le nombre de faillites en France a été pratiquement divisé par deux par rapport aux années précédentes. Ainsi, beaucoup d’entreprises non rentables, qui auraient dû faire faillite en temps normal ont pu prolonger leur survie grâce aux aides qu’elles ont reçues. J’estime que cela correspond à un tiers des faillites annuelles, soit environ 17 000 entreprises.

À ce chiffre, il faut évidemment ajouter toutes les entreprises qui n’auraient pas fait faillite en temps normal mais qui ont été directement touchées par les mesures de restriction et qui survivent actuellement du seul fait des aides et des prêts qui leur ont été accordées. Difficile d’en estimer le nombre exact mais elles seront nombreuses dans les secteurs de la restauration, de l’hôtellerie, du voyage, du tourisme, de la culture… À ces entreprises directement touchées, il faudra ajouter les fournisseurs et les sous-traitants de ces secteurs, les bailleurs, les créanciers… Enfin il faudra compter toutes les entreprises qui subiront la baisse de consommation des personnes privés d’emploi ou de revenu.

Lorsque la pandémie sera maitrisée, il y aura sans aucun doute un boom de la consommation et un fort effet de reprise

Finalement, tous les secteurs de l’économie seront touchés. La croissance, qui ne manquera pas de rebondir en 2021 ne sera pas suffisante pour compenser les immenses pertes de 2020. Le système économique est une chaine de dépendances réciproques. Les pertes seront d’autant plus fortes qu’elles toucheront le monde entier. Lorsque la pandémie sera maitrisée, il y aura sans aucun doute un boom de la consommation et un fort effet de reprise.

Puis, il sera temps de faire les comptes. Les mesures de soutien vont s’arrêter. Et c’est à ce moment que les faillites vont apparaître et que les cadavres vont sortir des placards. Aucun secteur ne sera épargné, d’autant que les entreprises étaient déjà très endettées fin 2019 et qu’aucune n’a pu anticiper un tel évènement. Les banques subiront des pertes importantes, et l’État aussi du fait du non remboursement des PGE. Bref, vous l’aurez compris, je ne suis pas très optimiste pour le second semestre de 2021.

La crise ne peut-elle pas engager une remise en cause idéologique et politique?

Tout dépend de l’ampleur de la crise. Les gouvernements ont répondu à la crise de 2008 en socialisant les pertes et en renflouant les systèmes bancaires qui s’étaient effondrés. Cela a entrainé la hausse de l’endettement public. Cet endettement a été rendu soutenable grâce aux politiques de soutien des banques centrales qui ont racheté les titres publics et ont fait en sorte que les taux d’emprunt des États restent au plancher.

Depuis cette époque, nous vivons une situation anormale. Le coût du capital n’est plus décidé de manière autonome par les marchés financiers mais de manière conjointe avec les banques centrales. Autrement dit, le système financier est sous contrôle d’autorités administratives qui sont condamnées à soutenir financièrement les États pour éviter les défauts souverains et l’effondrement des systèmes bancaires.

Le problème est qu’on se dirige sans doute vers une nouvelle crise de l’endettement privé vu la situation actuelle des entreprises. Les États pourront-il à nouveau sauver l’économie comme ils l’ont fait en 2008? C’est possible. Après tout, dans un système financier administré, les lois de l’offre et de la demande n’existent plus. Les banques centrales pourront continuer d’acheter les titres publics sans aucune limite pour éviter le chaos. Mais du coup, cette situation anormale deviendra une nouvelle norme à laquelle il faudra s’habituer pour un moment.

Or, du point de vue idéologique néolibérale, tout cela pose évidemment question. Les banques centrales ne sont pas censées jouer un tel rôle économique. Elles ont été pensées pour n’être que des institutions techniques, indépendantes du pouvoir politique, chargées de surveiller le système bancaire et de garantir la stabilité de la monnaie. Si elles ont aujourd’hui acquis un rôle politique et si elles interviennent massivement dans les marchés financiers du fait des évènements, ce rôle n’a jamais été théorisé et apparaît incompatible avec les principes du néolibéralisme. Il faudra bien, un jour ou l’autre, admettre formellement l’échec du néolibéralisme en tant que projet.

Pour remettre en cause le «néolibéralisme», encore faut-il s’accorder sur une définition précise? De quoi s’agit-il précisément? Est-il synonyme d’ultralibéralisme? S’agit-il au contraire d’un mélange de libéralisme et d’Étatisme?

Le néolibéralisme n’est pas une théorie économique. C’est une doctrine de l’action de l’État dans l’économie. Cette doctrine nait dans les années 30 en réaction aux politiques de laissez-faire qui avaient échoué à préserver la stabilité économique et sociale. Les montées du fascisme et du communisme ont contraint les libéraux à faire leur aggiornamento. Friedrich Hayek évoque dans La Route de la servitude, son bestseller de 1944, le «laissez-faire dogmatique» des conservateurs auquel il s’oppose. Ni lui ni Milton Friedman ne sont pour l’effacement de l’État. Ils considèrent au contraire que ce dernier doit jouer un rôle de stabilisateur des marchés.

On trouve la même idée chez les ordolibéraux allemands de l’école de Fribourg qui affirment l’artificialité des marchés et la nécessité de les soutenir publiquement. Toutes les écoles néolibérales sont persuadés que le laissez-faire conduit à la catastrophe. L’État doit non seulement garantir les contrats et la propriété, mais aussi l’ordre social, la stabilité monétaire et la concurrence.

À force d’interventionnisme, les États auraient déréglé les « lois » de l’économie, affirmaient-ils

S’il n’est pas ultralibéral, le néolibéralisme n’est pas non plus un Étatisme. L’État doit se cantonner à jouer un rôle d’arbitre de superviseur des marchés. Il ne doit en aucun cas intervenir de manière discrétionnaire dans les marchés ou organiser lui-même la production. Les prix doivent émaner exclusivement des marchés en concurrence.

Le populisme serait, selon vous, la conséquence du néolibéralisme… En quoi populisme et néolibéralisme sont-ils liés?

L’ordre néolibéral que nous connaissons aujourd’hui s’est construit progressivement. Les politiques néolibérales n’ont véritablement commencées que dans les années 1970, comme réponses aux crises liées au choc pétrolier, à la fin du système de Bretton Woods et au retour d’une inflation forte. Les néolibéraux semblaient proposer une solution à tous ces problèmes. À force d’interventionnisme, les États auraient déréglé les «lois» de l’économie, affirmaient-ils.

L’inflation étaient selon eux la conséquence de politiques monétaires laxistes sous contrôle de la puissance publique, d’une concurrence insuffisante, d’économies aux marchés trop étroits et isolés. Il fallait s’ouvrir au libre-échange, renforcer la concurrence, libéraliser les marchés et les prix, rendre la banque centrale indépendante et, plus globalement, limiter les interventions de l’État dans l’économie.

Ma thèse est que ce projet, une fois achevé, a profondément affaibli le pouvoir régulateur de l’État. L’ouverture des frontières économiques a renforcé la concurrence et poussé les gouvernements a pratiquer des politiques d’attractivité en baissant le coût du travail et la fiscalité du capital et des entreprises, ce qui a renforcé les inégalités et affaibli la croissance. Dans les pays développé, les classes populaires ont été particulièrement touchées par la désindustrialisation.

Tout cela a nourri une défiance entre les peuples et les gouvernants qui s’est étendue aux institutions. Le néolibéralisme a organisé l’impuissance de l’État. Mais si les représentants élus du peuple sont impuissants à améliorer les conditions économiques et sociales de la majorité des gens parce qu’ils sont pris dans la spirale de l’attractivité, alors comment peut-on leur faire confiance? C’est cette défiance qui nourrit les forces populistes dans tous les pays dont les dirigeants ont opté pour un régime néolibéral en négligeant leurs devoirs démocratiques.

Mais peut-on résumer le trumpisme à un populisme? Ce concept n’est-il pas galvaudé en étant utilisé pour disqualifier par avance des politiques alternatives?

À mon sens, le populisme ne caractérise pas un contenu programmatique mais une manière de concevoir le monde. C’est pour cette raison qu’il peut y avoir toute sorte de populismes. Un populisme de gauche qui entend changer les institutions, qui peut même avoir des aspirations révolutionnaires, et un populisme de droite qui tend au contraire à être ultra-conservateur ou identitaire.

On a vu, dans les soutiens de Donald Trump qui ont envahi le Capitole, toutes sortes de mouvements politiques dont d’authentiques fascistes, des suprémacistes blancs, des néopaganistes… Mais le fait qu’il y ait des mouvements très structurés du point de vue idéologique qui soutiennent Donald Trump ne signifie pas que le trumpisme soit lui-même une idéologie.

Trump s’est construit en étant contre. Contre les dirigeants du parti républicain lors de la primaire de 2016, puis contre la majorité des médias, puis contre les institutions internationales

Alors comment caractériser le trumpisme? J’y vois deux éléments fondamentaux. Premièrement, une révolte contre l’ordre établi, contre l’establishment. Trump s’est construit en étant contre. Contre les dirigeants du parti républicain lors de la primaire de 2016, puis contre la majorité des médias, puis contre les institutions internationales et de nombreux accords internationaux signés par les États-Unis. Cette posture politique qu’il a construit pendant sa campagne et qu’il a gardé durant tout son mandat, jusqu’à remettre en cause ses propres autorités sanitaires et l’OMS au cours de la pandémie de Covid-19, explique le fort soutien qu’il garde chez nombre de ses électeurs de 2016.

Le second élément du trumpisme, c’est le volontarisme politique. Car il faut bien avouer que Trump fait ce qu’il dit. Il a réellement traduit ses discours en actes, que ce soit dans le domaine économique ou international. Ce volontarisme rompt avec le défaitisme de ses prédécesseurs. Il est apparu comme un président engagé au service de ses idées, obstiné, qui n’abandonne jamais.

Ces deux éléments, la lutte contre l’ordre établi et le volontarisme politique constituent un renversement des valeurs néolibérales. Trump n’est donc pas un néolibéral reaganien. Il incarne en réalité le bruit et la fureur d’une partie de l’opinion qui a perdu toute confiance dans le système démocratique américain.

C’est en ce sens qu’il est populiste. Parce ce qu’il est, mais aussi en raison des gens qu’il représente et de la manière qu’il a de les satisfaire. N’oublions pas qu’ils ont été plus de 74 millions a lui accorder leur suffrage en 2020 en dépit de sa gestion catastrophique de la pandémie de Covid-19.

Vous expliquez que l’Europe centrale est devenu depuis 2010 le laboratoire d’un populisme qui est parvenu à accéder au pouvoir et à s’y maintenir… Pourquoi le populisme ne serait-il pas, plus qu’une opposition stérile, une vraie réponse?

Il est clair qu’une fois parvenu au pouvoir, le dirigeant populiste ne peut plus se cantonner à incarner une opposition stérile. Il lui faut gouverner, et il doit gouverner «contre» pour maintenir sa posture d’opposant et rassembler ses soutiens. En Hongrie, l’adversaire désigné est le mondialisme et l’Union européenne. Mais gouverner nécessite aussi d’élaborer un «pour» à mettre en face du «contre». Ainsi, Viktor Orbán a théorisé, dans un célèbre discours de 2014, le concept «d’État illibéral» pour caractériser son projet politique. L’illibéralisme consiste à affirmer la prévalence du principe démocratique au détriment des institutions libérales.

Dans son livre, Le peuple contre la démocratie, paru en français en 2018, le professeur de science politique Yascha Mounk explique que le populisme constituerait une réaction à l’impuissance des démocraties libérales à répondre aux attentes populaire. Cette impuissance est vécue comme la conséquence du système libéral qui empêche le pouvoir de s’exercer pleinement en raison des contraintes de l’état de droit et de la séparation des pouvoirs.

Mounk estime que la politique contemporaine est marquée par une dissociation entre deux valeurs autrefois indissociables, celle du libéralisme et celle de la démocratie

L’État illibéral que promeut Orbán serait donc un État marqué par une démocratie autoritaire qui s’imposerait au détriment des principes libéraux. On retrouve ici la seconde caractéristique du trumpisme, le volontarisme politique. Mais ce volontarisme pourrait aller, selon Mounk, jusqu’à contredire certains droits fondamentaux caractéristiques du régime libéral: l’état de droit, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, le respect des minorités…

Mounk estime que la politique contemporaine est marquée par une dissociation entre deux valeurs autrefois indissociables, celle du libéralisme et celle de la démocratie. Dans les pays d’Europe de l’ouest, nous serions confrontés à une forme de libéralisme sans démocratie (Mounk prend l’exemple de la Grèce et de la défaite de Tsipras en 2015), tandis qu’en Europe centrale le régime politique tendrait vers une démocratie sans libéralisme.

Alors, certes, on peut dire que ce qui se passe en Europe centrale correspond à une forme de «solution». Cependant, je ne puis personnellement me satisfaire d’une réponse qui, au nom de la démocratie, en viendrait à renoncer à l’état de droit et à certaines de nos libertés fondamentales. Je crois d’ailleurs que Mounk se trompe de diagnostic.

Ce ne sont pas les institutions libérales et la séparation des pouvoirs qui entrainent l’affaiblissement démocratique et suscite des mouvements populistes. C’est le «TINA» de Thatcher, cette doctrine néolibérale qui déclare «there is no alternative» et impose à ses concitoyens une politique économique qui dévaste les conditions d’existence de la classe moyenne.

Ma solution consisterait à réconcilier le libéralisme émancipateur avec une démocratie volontariste. Cela doit passer par une rupture non pas avec l’état de droit, mais avec la gouvernance néolibérale, le libre-échange, le démantèlement de l’État social et la mise en concurrence de tous contre tous. Le retour à une véritable démocratie libérale nécessitera de se dégager des institutions actuelles de l’Union européenne, imprégnées de néolibéralisme, pour inventer une façon nouvelle de gouverner collectivement les marchés et les mettre au service de l’intérêt général.

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